Yves Christen : l’animal est-il une personne ?

Pour ce biologiste, spécialiste en neurosciences  et de la maladie d’Alzeihemer, le doute n’est pas permis : l’animal est bien une personne. Sa démonstration repose sur deux articulations : qu’est-ce qui fait le propre de l’homme et qu’est-ce que la personnalité animale ?

1) Qu’est-ce qui fait la personnalité de l’homme ?

De tous temps, l’homme a toujours mis en avant des spécificités qui lui ont permis de creuser le fossé entre lui et les autres créatures vivantes, les animaux non humains. Ces spécificités sont par exemple l’aptitude à raisonner, à penser, à avoir des émotions (aimer, rire, souffrir), à imiter, à fabriquer et manipuler des outils, à modifier son environnement mais aussi à parler, à se projeter dans le futur et à se mettre mentalement à la place d’autrui (théorie de l’esprit). Or depuis plusieurs décennies, des expériences scientifiques réalisées par des chercheurs essentiellement anglo-saxons, ont mis à mal ces spécificités. Aucun « propre » de l’homme n’a véritablement résisté à l’épreuve des expériences. Cette mise à mal des différences objectives entre l’animal humain et l’animal non humain, ont fait dire à certains que, justement, le propre de l’homme était une différence essentielle non objectivable : l’âme et son corollaire, la religion.  C’est là un point de vue philosophique qui n’entre pas dans le champ de la démonstration scientifique.

2) La personnalisation de l’animal

L’animal est un être singulier : la science a aussi mis en évidence une grande disparité dans les personnalités animales d’un même groupe ou d’une même espèce. Il existe des animaux introvertis, d’autres extravertis, même chez les oiseaux et les lézards. En fait, un animal n’est pas remplaçable par un autre. Chaque animal est un être singulier qui occupe une position très particulière au sein d’un groupe. S’il disparaît,  ce n’est pas une unité de l’espèce qui est en jeu mais un animal singulier. Ainsi translocaliser un animal n’est pas neutre (éléphant par exemple). L’animal doit reconstruire ses relations avec son environnement et les autres animaux. Cela doit interroger le chasseur qui prélève un individu au sein d’un groupe « social » animal.  Alors, pour le chasseur, l’animal est-il un être à part entière ? Le chien oui, moins le gibier. Non pas parce que le chien est utile mais bien parce qu’il échange avec lui. Il le sent plus proche de lui, c’est là son intuition et le chasseur le pare alors d’un statut anthologique. « Il ne lui manque que la parole ». Le chasseur a donc la conscience implicite que son chien est une personne. Envers le gibier, cette ambigüité est encore plus forte. Les animaux sauvages ne sont pas les ennemis du chasseur. On peut même dire que le chasseur tue des « personnes » qu’il aime et respecte. Cette action pourrait se rapprocher d’une forme d’euthanasie même si  l’animal n’a pas d’intérêt personnel à être tué.

L’homme doit avoir la richesse mentale de percevoir la complexité du problème et ne pas nier son questionnement. Il est impossible de rester en dehors des faits prouvés par la science. Cela suppose d’avoir un regard critique sur l’humanisme qui place l’homme au milieu de toute chose, une idéologie qui peut être destructrice pour l’homme. Pour Yves Christen, l’animal est justement celui qui nous fait sentir la réalité de la question de l’altérité, celle de reconnaître  l’autre comme une personne, de percevoir autrui comme autrui.

 

Jean-Pierre Digard : la chasse face aux revendications animalistes

Jean-Pierre Digard, anthropologue, directeur de recherche émérite au CNRS livre ici ses réflexions sur la montée en puissance de la pensée « animaliste » et apporte des éléments de langage pour s’y opposer.

Le constat

Les rapports que les Français entretiennent avec les animaux se sont plus modifiés durant les cinquante dernières décennies qu’au cours des siècles précédents. La place toujours plus grande des « animaux de compagnie », dont le nombre a doublé, passant de 30 millions en 1960 à 60 millions en 2010, a engendré des relations fictives, imaginées et conçues comme un idéal à atteindre par divers courants « animalitaires », c’est-à-dire de gens qui militent pour l’amélioration du sort des animaux.

Une sensibilité animalitaire instrumentalisée

Ses origines remontent aux « Amis des bêtes » de l’an X (1799). Au XIXe siècle, elle s’institutionnalise avec la création de la SPA, en 1845, et l’adoption de la loi Grammont contre les mauvais traitements aux animaux domestiques, en 1850. Un siècle et demi plus tard, la protection animale en France s’incarne dans une nébuleuse complexe de quelques 280 associations. Ce qui est nouveau aujourd’hui, c’est une radicalisation qui se manifeste par le glissement progressif de la notion de « protection animale », conçue comme un devoir de compassion de l’homme, à la notion de « droits de l’animal ». Or, cette radicalisation trouve un certain écho auprès des autorités nationales et internationales. Ainsi de l’exigence, lors des « Rencontres Animal et Société » de 2008 au ministère de l’Agriculture, d’inscrire les animaux dans le Code civil dans une catégorie d’« êtres sensibles », intermédiaire entre celle des personnes et celle des biens, avec les conséquences juridiques et économiques que l’on imagine !

Que faire ?

Nous ne devons aucun droit ou protection aux animaux, êtres sensibles ou non, au nom de la compassion ou de je ne sais quelle culpabilité. La seule protection raisonnable des animaux, c’est celle que nous devons à nos descendants, celle, non pas des animaux en tant qu’individus, mais celle des populations animales, espèces naturelles ou races domestiques, dont la disparition entamerait la biodiversité dont dépend notre avenir commun. Alors, à nous de « Bien faire et laisser dire ». J’entends par là : bien faire aux yeux des chasseurs mais aussi des non-chasseurs en aménageant les territoires, en favorisant la biodiversité, en régulant les populations pour diminuer les dégâts et les accidents causés par la faune sauvage, et en communiquant sur toutes ces actions. Faute de pouvoir convaincre les animalistes, nous pouvons et devons en revanche agir sur les pouvoirs et les organismes publics et professionnels pour les inciter à renoncer à suivre cette pensée, démagogique et suicidaire, et les encourager à dire la réalité.

 

Sergio della Bernardina : le chasseur et la frontière entre le domestique et le sauvage

Sergio della Bernardina, professeur d’ethnologie à l’université de Bretagne occidentale aime à étudier la chasse pour mieux comprendre l’évolution de notre société.

Pendant des millénaires, à partir de la domestication des plantes et des animaux, nous avons fait de notre mieux pour nous éloigner de la sauvagerie. Tous les peuples qui n’avaient pas réussi, ou qui n’avaient pas voulu, passer du stade de la chasse-récolte à celui de l’agriculture, étaient considérés comme des peuples arriérés, proches des fauves, dont ils partageaient les espaces et les mœurs. Dans l’histoire de l’Occident, le monde sauvage a été pensé comme un « ailleurs », un « avant », un « point de départ », dont il fallait prendre ses distances.

Puisqu’il a cessé de nous menacer et qu’il demande, au contraire, notre protection, le monde sauvage a changé de statut. Il a perdu son pouvoir contraignant et il est devenu une sorte d’espace théâtral, de scénario, dans lequel nous pouvons projeter toutes sortes de fantaisies.

La ruée vers le sauvage

Il y a juste un siècle, rares étaient ceux qui s’aventuraient dans les bois. Aujourd’hui, on y rencontre un peu de tout (sportifs, éco-touristes, néos-païens…). Chez les citadins, nombreux sont ceux qui saluent avec enthousiasme le retour des prédateurs et, plus largement, la multiplication des espèces sauvages. De plus, une vaste catégorie d’usagers ne prélève pas directement le gibier mais profite des prélèvements des autres. « (…) Les Suisses mangent de plus en plus de sanglier, de cerf ou de chevreuil. Les importations explosent, les animaux d’élevage et surgelés envahissent les rayons (Chasse : la saison de l’arnaque », Sabrine Gilliéron in L’hebdo, mis en ligne le 07.10.2009) ». En Italie, dans les régions où la tradition cynégétique est plus prononcée, la consommation de gibier frôle les 10% de la consommation annuelle de viande. Si les Français, par rapport à leurs voisins suisses ou italiens, semblent encore un peu timides, plusieurs initiatives sont prises pour « normaliser » cet aliment et transformer son image.

La chasse deviendrait-elle tendance ?

Les médias témoignent de ce changement d’orientation : aurait-on imaginé, il y a quinze ans, le dédouanement des trophées pratiqué aujourd’hui par des magazines comme Elle Décoration ou Marie-Claire au nom du vintage et de l’esthétique campagnarde ? « Bien sûr, vous n’irez pas chasser les jolies biches, mais, pour ne pas froisser grand-papa, vous pouvez toujours fixer au mur le trophée qu’il vous a offert. Il s’avère être un parfait porte-clefs ou accroche-accessoires, même pour vos lunettes de soleil. Que les écolos les plus sensibles se rassure, on en trouve désormais en peluche, en osier ou en carton-pâte » (Colombine Blum et Fabrice Guyot, « Déco, un dressing bien inspiré », in Marie-Claire, avril 2011, p. 306). Des journaux engagés, comme Le Monde, publient dans leurs pages – ce qui aurait été impensable il y a encore peu de temps – des articles qui reproduisent sans aucune prise de distance, le discours « ancien régime » présentant la chasse comme un art, un rituel immémorial, une tradition ancestrale. « Le deer-stalking, la chasse à l’approche du cerf, très codifiée, se pratique sur de grands domaines privés du nord de l’Ecosse. Un art cynégétique plutôt discret révélé ici en pleine lumière (Rituels de chasse dans les Highlands, Le Monde Magazine, 1er Janvier 2011) ».

 

Benoît Chevron : De l’avenir des fédérations départementales des chasseurs

Qui mieux que Benoît Chevron, chasseur, agriculteur, responsable cynégétique départemental et national, pouvait traiter du sujet : « Les fédérations de chasseurs, pour quoi faire ? »

Oui, bien sûr, il existe des pays sans fédérations et où la chasse fonctionne. Mais, à y regarder de plus près, le tableau est moins attrayant. Dans la plupart de ces pays, la chasse est limitée dans le temps et dans le choix des espèces chassables. En France, les chasseurs peuvent chasser plus, plus longtemps et mieux. La France est enviée pour la diversité de ses modes de chasse et l’importante variété de son gibier. Or, tout cela existe parce que la chasse française est structurée. La Fédération Nationale a gagné cette année tous les recours déposés contre les arrêtés de piégeage. Ce n’est donc pas un hasard s’il existe une telle richesse. Le problème est sans doute un manque de communication, de vulgarisation de la part des fédérations. Par exemple, les habitats agricoles et forestiers ont beaucoup changé. Pour s’adapter à ces nouveaux paysages et maintenir leur capacité d’accueil, les fédérations ont joué un rôle important. Elles se sont aussi beaucoup investies pour être présentes dans les aires protégées, les parcs naturels, Natura 2000…. « En tant que membre du Comité National pour la Protection de la Nature, je fais part de mon expérience. Lorsque les chasseurs sont présents, on ne parle pas de chasse. Dès qu’ils sont  absents, les ONG mettent la chasse sur le tapis ». Il est donc très important d’être présent -et c’est le rôle des salariés et élus de la FNC-  pour éviter que de nombreuses décisions soient prises par des gens qui ne connaissent pas le terrain, « qui ne voient l’écologie que jusqu’au bord du périphérique ». Quand l’Europe demande 400 000 ha de réserves supplémentaires à la France, elle devrait savoir que les chasseurs les ont déjà, et même plus. La chasse française a de l’avance mais ne sait pas communiquer et c’est là son gros défaut.  Ce n’est pas aux chasseurs qu’il faut expliquer la chasse, mais à la société.

Donner une autre image de la chasse

Il ressort des Etats Généraux une volonté farouche de maintenir une chasse populaire. Cela peut paraître évident mais, dans nombre de pays proches (Allemagne, Autriche…), la chasse est élitiste. Si cela devait arriver en France, nous n’aurions plus que 700 000 chasseurs, autant dire que nous serions trop peu nombreux pour influencer les politiques. Notre chasse est aussi scientifique. Par exemple, grâce aux études menées par le Club International des chasseurs de bécassines, nous pouvons encore chasser cet oiseau. C’est aussi une chasse éthique. On ne peut pas faire n’importe quoi. Le sérieux des chasseurs donne une image de la chasse qui va dans le bon sens. La preuve ? Si notre chasse n’avait pas toutes ses qualités et si nous n’étions pas structurés, la règlementation sur les armes serait autrement plus drastique, copiée sur le modèle scandinave. Autre élément important, nos délégations de service public que sont la gestion des dégâts de gibier et la formation au permis de chasser (27 000 par an avec cette année, une augmentation de 8%). Grâce à cela, nous gardons la haute-main sur la gestion des espèces et de nos effectifs.

 

Chasse et politique

François Patriat, sénateur de la Côte d’Or, et Etienne Blanc, député de l’Ain, confrontent leurs points de vue sur une chasse de gauche ou de droite.

Chasse de droite ?

Pour Etienne Blanc, nul doute, la chasse est bien une idée de droite car elle est synonyme de liberté, de quête individuelle. Avant la Révolution, la chasse est un privilège qui appartient aux seigneurs, l’organisation de la chasse dépend de leur volonté souveraine. Après la fameuse nuit du 4 août, la chasse devient populaire et démocratique et le gibier « res nullius ». On peut donc parler d’une chasse de droite pendant l’Ancien Régime et d’une chasse de gauche à partir du nouveau régime. Ceux qui chassent sur leur propriété et territoire seraient plutôt de droite. A l’inverse, ceux qui chassent sur autrui (ACCA, chasse banale) seraient plutôt de gauche. Sur l’aspect philosophique lié à la mort de l’animal, il y a un vrai clivage gauche/droite. Pour les défenseurs de la « deep ecology », il n’y a pas de différence entre l’homme et l’animal. Il faut supprimer toutes distinctions entre les deux et donc donner les mêmes droits aux uns comme aux autres. Ce principe d’égalité est éminemment une idée de gauche.

En conclusion, la chasse, dont l’essence même est la liberté d’aller et venir et de disposer de son territoire, est donc plutôt une idée de droite. Or, désormais observée, suivie et réglementée, n’aurait-elle pas tendance à basculer à gauche ?

Chasse de gauche ?

Pour le socialiste François Patriat, il y a 20 ans, à la campagne, la chasse ne posait pas de problème politique. C’était une passion qui unissait tout le monde. Pour lui, la politisation de la chasse apparaît en 1989 avec le mouvement CPNT qui réalise un score remarquable en unissant chasseurs, pêcheurs et ruraux. Désormais, pour lui, la chasse est à droite. La chasse populaire, celle du samedi et du dimanche, celle des ouvriers, était de gauche. Mais désormais, la classe ouvrière ne vote plus à gauche ! Ensuite, la chasse s’identifie à la ruralité et la ruralité vote à droite. Enfin, à l’Assemblée Nationale, la chasse est mieux défendue par la droite, la gauche étant empêtrée dans ses alliances avec les écologistes.

Retrouvez l’intégralité des débats dans la revue « Le Saint-Hubert » n° 97 (septembre-octobre 2011), à commander auprès du secrétariat du SHCF au prix de 6 euros (frais de port inclus).

 

Eric Maulin : La chasse, le tragique et la mort

Eric Maulin, professeur à l’Université de Strasbourg,  se penche sur la place du sauvage dans notre société.

Les débats sur la chasse sont sans doute aussi anciens que sa pratique. Mais aujourd’hui, la chasse est contestée dans son principe même. Elle n’est plus sommée de justifier de son utilité ou de sa légitimité, mais elle est condamnée au nom du droit des animaux par les représentants autoproclamés du peuple sans parole. Puisant leur racine dans la crise même de l’humanisme, c’est-à-dire la remise en question du statut de l’homme dans la nature, ils s’alimentent des conceptions philosophiques les plus élaborées de l’antispécisme, qui nient la barrière ontologique et politique entre l’homme et l’animal et jouent d’une analogie spécieuse entre le combat pour l’égalité des races ou pour l’égalité des sexes et le combat pour l’égalité animale. Cette attaque, en profondeur, de la légitimité même de la chasse, oblige aujourd’hui à essayer d’en repenser la signification anthropologique. Quelle signification a la chasse dans la constitution de ce qui fait l’humanité même de l’homme ?

Aussi loin que l’on regarde dans les cultures du passé, la chasse est omniprésente. L’homme est un chasseur avant même d’être un homme en ce sens que c’est le chasseur qui est devenu homme et non pas l’homme qui est devenu chasseur. En devenant homme, pourtant, le chasseur n’a pas perdu ses caractéristiques élémentaires, même si la signification fondamentale de la chasse a évolué : l’homme ne chasse plus seulement pour vivre, mais pour régner.

Dans de nombreuses  mythologies, les héros sont aussi des chasseurs.  Or, fait remarquable à l’heure où la chasse est facilement associée à la barbarie, beaucoup de leurs exploits de chasse sont en lien avec l’établissement de la cité et de la civilisation. La chasse y apparait comme un passage de la nature à la culture, elle métabolise la nature en culture, elle donne forme à l’informe. Puis, le modèle héroïque de la chasse inspire les grands monarques de l’Antiquité. Les grands rois mèdes et perses avaient déjà leurs paradis, gigantesques réserves de chasse dans lesquelles le roi pouvait donner la mesure de son talent de pacificateur. Hadrien fait bâtir la ville d’Hadrianutherae  sur le lieu même d’une chasse à l’ours. Le précepteur Julius Pollux enseigne même au futur empereur Commode : « Et maintenant, il faut t’intéresser à la chasse parce que cette activité a quelque chose d’héroïque et de royal. Elle fortifie en même temps le corps et l’âme car elle est un exercice d’endurance en temps de paix et de hardiesse en temps de guerre ; elle développe le corps, l’habitue à être robuste à pied comme à cheval, impérieux et résistant si l’on veut s’emparer par force de ce qui résiste, par rapidité de ce qui fuit, par la chevauché ce qui détale, par le savoir ce qui est intelligent, par la réflexion ce qui est sage, par la patience ce qui est caché ; elle permet de veiller la nuit et d’être actif le jour ».

L’intégration dans la communauté des égaux

Dans de nombreuses civilisations ou de nombreuses cultures, le jeune homme doit accomplir un exploit de chasse, vaincre un ours ou un loup, pour être initié par le sang et admis dans la communauté des combattants. Dans Les lois, Platon décrit la cryptie, à Sparte. Au seuil de leur entrée dans la communauté des choisis, les jeunes hommes les plus prometteurs de la cité sont invités à vivre à l’état sauvage durant une année. Chassés de la cité, ils ne doivent plus être vus de personne et se débrouillent seuls pour survivre. Comme des loups, ils vivent de chasse et de diverses rapines. Au terme de cette épreuve, ils peuvent rejoindre la communauté et sont versés dans les corps les plus prestigieux de la défense de la cité. L’ensauvagement a révélé à eux même, ainsi qu’à la communauté, la force qui en fait à présent les égaux des meilleurs.

 

Chantal delsol : Parler de la réhabilitation de la mort ne suffira pas

« Vous m’avez posé le problème du destin de la chasse en relation avec la question de la prédation, ou de la réhabilitation d’une certaine prédation. Tout bien réfléchi, je ne crois pas que la question de la prédation soit essentielle ici. La prédation est le comportement qui se déploie dans un monde sauvage, où rien n’est ordonné, où règne la loi du plus fort. Chacun prend ce qu’il trouve, ce qu’il peut, ce qu’il arrache. La racine est le mot « proie ». Le contraire de la prédation est la production, où l’homme forge son environnement vital et en organise la distribution des fruits.

Je ne pense pas que la chasse appartienne au monde de la prédation car depuis bien longtemps, la chasse est réglementée. La prédation concerne la capture de ce qui ne vous appartient pas ou de ce qui est censé appartenir à tout le monde. Quant à la traque, elle désigne un moyen de piéger, de forcer un vivant à se rendre, par la ruse – et la traque s’apparente à la cruauté. La mauvaise presse dans laquelle est tenue la chasse ne provient pas de la prédation. La chasse est considérée comme anachronique pour deux raisons :

• le comportement chasseur signifie que l’homme est le roi de la nature ;

• le comportement chasseur signifie que la violence n’est pas exclue.

Or, toute la mentalité de notre époque vient clamer à la fois que l’homme n’est plus un roi et que la violence doit être exclue.

La fin de l’homme-roi

Lorsque les chasseurs, pour légitimer leur activité, parlent de la réhabilitation de la mort, cela ne suffit pas : il faut dire qu’il s’agit de la mort de l’animal seul (on ne chasse pas des hommes), et le problème est que la frontière entre les deux règnes est en train de s’effacer. Des courants de pensée, qui souhaitent protéger l’animal autant que l’homme et lui conférer des droits, cherchent à mettre toutes les espèces vivantes sur le même plan, refusant ainsi à l’homme à la fois son individualité et sa dignité spécifique (qu’ils comprennent comme une forme de racisme : le spécisme.

C’est le savoir de l’inéluctabilité de sa propre mort qui fait du singe supérieur un hominidé. Mais pour posséder ce savoir, il faut qu’il se sente à nul autre pareil. En sachant qu’il meurt, il sait que quelque chose avec lui disparaît : ce monde intérieur incomparable qu’il est en tant qu’individu. C’est la singularité de chaque homme qui fait de sa mort autre chose que la mort de l’animal. Et en raison de cette singularité personnelle, c’est l’insularité de l’espèce humaine qui marque la mort des humains d’une signification spécifique. Cependant, tout cela repose sur une représentation anthropologique particulière, dont on peut toujours se demander si elle n’est pas en partie occidentale.

Si l’homme cesse d’être le roi de la nature, chasser un animal devient aussi grave que chasser un homme. L’époque est compassionnelle. La sensibilité est à son maximum. Or, ce qui délégitime la chasse, c’est la violence pour le jeu.  Même pour ceux qui pensent que l’homme a une dignité que l’animal n’a pas, cette violence pour le jeu, est honteuse, pour la raison suivante : l’opinion pense que celui qui prendra l’habitude de s’acharner sur un animal pourra le faire plus facilement sur l’homme.

 

Laurent Ozon

« Je ne suis pas opposant à la chasse, que je ne pratique pas. Je suis convaincu, en revanche, que les relations entre l’écologie et les chasseurs ne sont pas réductibles à de simples questions de gestion. À mon avis, cette vision « gestionnaire » de la chasse est un piège dans lequel les chasseurs ne doivent pas se laisser enfermer. Ainsi, s’il revendique sa pratique comme relevant de « l’écologie », le chasseur se retrouve à dire beaucoup plus que la simple description de ce qu’il fait. Il se retrouve d’une certaine façon sur le terrain de « l’adversaire ».

Le mot écologie a longtemps été un « contenant ». Un mot utilisé par des gens très différents pour exprimer des réalités très différentes. Ce mot a été utilisé pour la première fois en 1866 par le biologiste Ernst Haeckel qui le définit comme « la science des relations des organismes avec le monde environnant ». C’est le biologiste Arthur Tansley qui, en 1935, créera la notion d’écosystème. Sur ces bases, l’écologie est une science qui va se développer rapidement, et ces scientifiques seront les premiers à constater les impacts des activités humaines sur les espèces vivantes.  Ainsi donc, les écologistes ont créé très vite des concepts : celui d’écosystème n’étant pas le moindre. Et les concepts sont des outils importants.

Forger et utiliser ses propres concepts

D’une façon générale, quand vous êtes contraint d’utiliser les mots de l’adversaire, vous vous mettez en situation défavorable. Le choix des mots est extrêmement important. Et c’est toute la force de l’écologie que d’avoir produit des concepts très forts.

Le mot de « biodiversité » est utilisé à longueur de journées. Pour les scientifiques, qui parlent plus volontiers de biocomplexité, ce mot ne veut rien dire. Il a surtout un rôle politique. Dès les années cinquante, l’ouvrage de Rachel Louise Carson, « Printemps silencieux », annonçait un futur proche où le printemps ne verrait plus d’animaux. Ceci a touché tout le monde, et a fait progressivement entrer l’écologie dans la sphère politique : la nécessité de faire quelque chose, de réagir. Aujourd’hui l’écologie n’est plus seulement scientifique, c’est d’abord un ensemble où l’on trouve des mouvements associatifs très nombreux et des mouvements politiques. On entend beaucoup plus souvent parler des seconds que des premiers. Il y a en fait dix militants naturalistes pour un militant politique. Ces deux milieux ne se fréquentent pas, ne s’apprécient pas et font très peu de choses ensemble.

Défendre ses vraies valeurs

Nous, partisans de l’écologie profonde, pensons que la Nature restera notre maître du monde. Nous sommes attentifs à la préservation des endroits sauvages, où la vie reprend son cours. Nous connaissons la nature suffisamment bien pour prétendre qu’il n’y a pas de solutions dans une approche « gestionnaire » de la nature. C’est d’ailleurs ce sur quoi je souhaiterais attirer l’attention des chasseurs. Je note l’évolution d’un discours d’auto-défense de la chasse utilisé par les chasseurs vers un discours « gestionnaire ». Pour éviter de parler de la mort, on note une évolution vers ce discours utilitariste. La chasse est bonne parce qu’utile à une saine gestion de la nature. Quand il ne restera plus qu’un discours d’utilité pour légitimer votre passion, vous vous transformerez en fonctionnaires. Vous aurez perdu tout ce qui fait la beauté de votre passion. »

 

Première édition des Trophées Saint-Hubert

A l’occasion de son 110e anniversaire, le Saint-Hubert Club de France a remis, mercredi 26 septembre, ses premiers trophées à trois lauréats offrant un regard nouveau sur la place de la chasse dans notre société.

C’est au cours du dîner au restaurant « Le Congrès d’Auteuil », clôturant l’Assemblée générale du SHCF, que le président Victor Scherrer et Alexandre Col, économiste et mécène de l’événement, ont décerné les premiers trophées Saint-Hubert. Ces prix, d’une dotation de 2 000 euros chacun, ont pour vocation de récompenser, chaque année, des œuvres francophones apportant une contribution originale et exigeante aux grands débats de société et d’environnement qui influencent le monde de la chasse. Pour cette édition, le jury, composé de Mme Marie-Joseph Coffy-de-Boisdeffre et de MM. Bruno Chauffert-Yvart, Luis Freitas de Oliveira, Rodolphe von Gombergh et Bernard Lozé, a choisi de récompenser :

– dans la catégorie littéraire : « Le retour du prédateur » de Sergio Dalla Bernardina, un savoureux essai ethnologique sur l’engouement actuel, surfait ou réel, pour le règne du sauvage dans notre société post-rurale (Presses Universitaires de Rennes, 2011) ;

-dans la catégorie artistique : « Chasses » d’Anne Golaz, l’œuvre photographique d’une artiste suisse qui s’est immergée plusieurs semaines dans l’univers des chasseurs fribourgeois. Ce travail, commissionné par la Direction de la Culture du Canton de Fribourg, porte un regard original, que certains trouveront cru, mais honnête et respectueux envers les hommes et les animaux ;

– dans la catégorie scientifique : « Philo-géographie du cerf de Corse : caractérisation génétique de quelques populations de cerf élaphe », de Gayet El Mouna Haji, une thèse sur le recensement de deux sous-espèces de notre cerf élaphe encore présentes en Corse, Sardaigne et Afrique du Nord. Cette thèse a pour ambition d’ouvrir la voie à une meilleure préservation de ces populations (faculté des sciences – Tunis).

A l’issue de la remise des trophées, Alexandre Col s’est réjoui de cette première édition : « Je suis heureux que nous ayons su réunir des œuvres de sensibilité très personnelle et mais aussi cohérentes avec notre volonté de célébrer la modernité de la chasse à travers des artistes engagés dans leur époque, et dont les contributions bousculent notre regard et renouvellent notre questionnement. Nous souhaitons ainsi apporter un nouvel éclairage francophone, modeste et novateur, aux côtés des autres grandes associations cynégétiques plus attachées à célébrer la chasse éternelle ou plus ouverte sur l’international. »

 

Divellec 28 juin 2012

Le 28 juin 2012, le Saint-Hubert Club de France recevait une centaine de convives au restaurant Le Divellec, à Paris.  L’occasion de rencontrer Jacques Le Divellec, fin gourmet, chasseur émérite et membre du Saint-Hubert club de France.

Situé au 107 rue de l’Université, sur l’esplanade des Invalides, le restaurant étoilé Le Divellec est considéré comme l’une des meilleures tables de poisson de Paris. Ce n’était donc pas a priori l’endroit idoine pour réunir une assemblée de chasseurs autour d’un événement éminemment cynégétique qu’était la signature d’un accord-cadre de partenariat entre le domaine de Chambord et les Chasses de la Couronne de Belgique. Si Jacques Le Divellec lui-même soulevait cette contradiction en préambule de son intervention, il corrigeait de suite le tir en se disant honoré de recevoir ses amis : « Car vous savez, nous sommes entre chasseurs. Je chasse depuis de nombreuses années et ma première chasse, je l’ai faite avec un bâton. Je m’en rappelle comme si c’était hier. Ce matin-là, dans le Limousin, mon oncle se préparait pour la chasse. Il était 4h30 du matin et mon oncle ne m’attendait pas, certain que je resterais tard au lit, comme d’habitude. Il a mis ses habits, accroché sa cartouchière, pris son fusil et est sorti. Eh bien j’étais derrière lui. Il ne le croyait pas. Et depuis, je n’ai jamais cessé de chasser ». La passion du poisson et des fruits de mer lui vient de son père, ancien marin, et de sa grand-mère bretonne. Dès lors, sa carrière est toute tracée. Jacques Le Divellec entre à quinze ans au lycée hôtelier de Clermont-Ferrand puis fait ses classes en Auvergne et à Paris où, en 1955, il est engagé au restaurant « Le Grand Véfour ». En 1958, il ouvre à La Rochelle « Le Yachtman »  où il obtient sa première étoile Michelin en  1962 en récompense de  « sa cuisine de mer et de terre ». Car Jacques Le Divellec a toujours gardé un feu pour la venaison.  « A cette époque, je cuisinais  tout ce qui était à poils et à plumes ! ». En 1976, il obtient sa deuxième étoile et, peu de temps après, ouvre à Paris son restaurant éponyme qui devient vite le rendez-vous gastronomique préféré des politiques parmi lesquels François de Grossouvre, grâce auquel il découvre les chasses présidentielles de Chambord et de Rambouillet. « Alors, puisque nous sommes entre amis et pour ne pas faillir à ma réputation, je vous ai préparé ce soir, une terrine de langoustine aux légumes printaniers et foie gras suivie d’un homard en sauvagine ». Un diner en forme de résumé de toutes ses passions.