Chasse et oiseaux migrateurs

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Pour son dernier café-philo de l’année, le SHCF recevait Giovanni Bana, Président de la FEIN (Fondazione Europea il Nibbio) et Jacques Trouvilliez, Secrétaire exécutif de l’AEWEA (Accord sur la conservation des oiseaux d’eau migrateurs d’Afrique-Eurasie) afin de faire un point sur les oiseaux migrateurs et la chasse.

POUR Giovanni Bana, président de la Fondation ll Nibbio, en ltalie, la chasse a toute sa place dans la gestion des oiseaux migrateurs. Pour preuve, un livre de famille, datant de 1859, dans lequel a été noté, jour après jour de chasse, le nombre d’oiseaux. En 1915, 3 164 oiseaux étaient au tableau. Un siècle plus tard, en 2015 la Fondation Il Nibbio a bagué  et relâché plus de 5 000 oiseaux sur le même site. « Cela prouve que les oiseaux migrateurs se portent bien et que la chasse ne les a pas exterminés » précise Giovanni Bana. Ce livre permet aussi de constater le changement de comportement de certaines espèces. La présence cette année de grives alors qu’elles devraient être déjà beaucoup plus au sud montre l’influence du temps sur le comportement des migrateurs. Les oiseaux commencent à anticiper le changement climatique.

Pour Jacques Trouvilliez, secrétaire exécutif de l`Accord sur la Conservation des Oiseaux d`eau migrateurs d`Afrique-Eurasie (AEWA), les données recueillies par la Fondation ll Nibbio sont une source précieuse d’enseignements. Elles confirment une constatation qui a présidé à la création de l’AEWA. Les espèces d’oiseaux connaissent de fortes fluctuations de population et, n’en déplaise aux écologistes, la chasse n’est pas toujours la cause principale du déclin.

« Les conventions internationales sur la protection des oiseaux sont nombreuses…. Le constat est que toutes ont une vision étroite de la protection. La Directive de 79 a été rigidifiée par la jurisprudence qui a appliqué le principe de protection complète au premier spécimen d’une espèce et non à l’échelle d’une population comme c’était prévu ».

C’est pour lutter contre cette rigidité que, dans les années 1990, certains passionnés de chasse et d’oiseaux ont lancé l’idée d’un nouveau cadre légal pour mener des actions concertées de conservation et de gestion des oiseaux  migrateurs. Ce sera l’AEWA dont l’objectif est de maintenir dans un état de conservation favorable les populations d’oiseaux d’eau. Cela suppose, par exemple, de lutter contre la destruction des habitats mais aussi contre la pauvreté, la bonne utilisation des ressources naturelles pouvant effectivement endiguer cette dernière. L’AEWA suit 255 espèces et a comme objectif de former les chasseurs et coordonner des plans d’action et de gestion entre les Etats membres. Tous les trois ans, les listes d’espèces sont revues. Et c’est là toute l’originalité de l’AEWA. L’accord est flexible et les listes non figées, l’accord étant fondé sur le principe d’une gestion adaptative. Si une espèce connait des problèmes, l’idée est de ne pas interdire la chasse mais de mettre en place un plan d’action pour identifier les causes du déclin et un plan de gestion pour maintenir la chasse.

En conclusion de leurs interventions, Giovanni Bana et Jacques Trouvilliez déplorent le peu de visibilité du rôle de la chasse dans le maintien de la biodiversité.

« La chasse doit être connue, pas défendue. La France a bien des atouts (position centrale sur les voies de migration, habitats riches et diversifiés, chasse structurée, budgets importants, chasseurs passionnés et nombreux, données existantes), mais peu de ses élus sont présents dans les réunions internationales » conclue Giovanni Bana.

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Silence… on chasse !

café philo silence on chasseAlors que l’Allemagne et l’Autriche envisagent de légaliser l’utilisation du modérateur de son à la chasse, le SHCF a lancé le débat en France lors de son café-philo du 6 mai 2015 en compagnie de Gérard Bedarida, président de l’ANCGG, Yves Goletty, président du Syndicat des Armuriers, et de Thierry Daguenet, directeur de RUAG France.

En France, l’article 2 de l’arrêté du 1er août 1986 interdit, pour la chasse, l’emploi de tout dispositif silencieux fixé sur l’arme et destiné à atténuer le bruit au départ du coup. Seuls les lieutenants de louveterie peuvent utiliser des modérateurs de son, sur autorisation du préfet, pour des opérations de destruction d’animaux en milieu urbain et périurbain. Yves Goletty précise que, si les modérateurs de son sont interdits à la chasse, ils sont néanmoins autorisés à la vente et soumis au classement des armes sur lesquelles ils sont montés. Et Thierry Daguenet d’ajouter : « Le modérateur de son ramène juste la détonation à un niveau supportable pour l’oreille. Ce n’est pas à proprement parlé un silencieux et on ne peut donc pas le considérer comme un équipement de braconnier ». Pour avoir utilisé cet équipement lorsqu’il était lieutenant de louveterie dans les Yvelines, Gérard Bedarida en connait les avantages et les défauts… à découvrir dans le numéro 117 de la revue « Le Saint-Hubert ».

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André Varlet – Le chien de race se porte bien !

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Le 18 février 2015, le SHCF organisait son premier café-philo de l’année au restaurant « Au chien qui fume », l’endroit parfait pour recevoir André Varlet, directeur des relations institutionnelles à la Société centrale canine, venu parler du Livre des origines françaises qui fête cette année ses 130 ans.

Entre le premier tome du LOF, publié en 1888, qui comptait 870 chiens répertoriés, et le LOF de 2014 qui affiche près de 220 000 chiens inscrits, la cynophilie française a beaucoup évolué.

Ces 220 000 naissances de chiens de race par an représentent environ 30% des 750 000 naissances annuelles de chiots en France. Il n’en représentait que 10% en 1970. Partout le chien de race progresse, au point où les chiens sans origines se font toujours moins nombreux. Aujourd’hui la SCC reconnaît 346 races, 110 clubs de races (pour moitié de chiens de chasse).  « Cela résulte du travail formidable fait par la SCC depuis sa création. » Insiste André Varlet.

La Révolution française avait dispersé toutes les grandes meutes de chiens courants constituées par les nobles pour la chasse. Lorsque la vènerie reprend ses droits les maîtres d’équipages doivent aller en Angleterre se fournir en chiens. D’où leur idée de créer en 1880 la Société centrale canine afin de redonner aux races françaises leurs lettres de noblesse.  Le but est d’encourager, par tous les moyens, la reconstitution des vieilles races françaises et d’introduire et d’acclimater sur notre territoire les meilleures races étrangères. Le premier livre comprend 1 000 inscriptions en 4 ans.

Dès 1934 le LOF se scinde par races et les chiens sans origines sont peu à peu écartés. L’analyse du LOF permet de suivre les évolutions et les modes, et de constater une stabilité dans la production des chiens de race avec environ 80 000 naissances sur les 220 000. Sur les 346 races répertoriées 150 ont été créées par et pour la chasse mais toutes ne sont pas égales. Certaines races de chiens de chasse françaises restent vulnérables, cédant la place à des races plus prisées. Ainsi, le Griffon Boulet, le premier chien inscrit au LOF en mars 1885, n’existe plus, remplacé par le Griffon Khorthal.

L’origine même de ces races remonte à très loin. A partir du premier chien domestiqué, les hommes créèrent deux races primitives, le molosse et le lévrier, privilégiant la puissance et la rapidité. La sélection en chien de garde et de berger diversifie encore plus les races. Le passage de la chasse de l’utilitaire au loisir dès l’Antiquité voit apparaitre des chiens créés pour la chasse au petit gibier. Désormais,  l’heure est maintenant sans conteste aux chiens de compagnie, avec toutes les dérives que cela peut comprendre !

 

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Eric Turquin – Tableaux de chasse, chasse aux tableaux !

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Le 3 décembre 2014 Eric Turquin, expert en tableaux et membre du Saint-Hubert club de France, recevait en sa galerie les participants au dernier café-philo de l’année 2014. Le thème du jour : l’évolution de la perception de la chasse à travers la peinture.

 

Les tableaux de chasse des siècles précédents suivent des règles et des habitudes qui n’ont pas grand-chose à voir avec les conventions de notre époque. Ils sont emplis de détails qui échappent à notre œil moderne. Ceux qui commandaient ces tableaux étaient des chasseurs et reconnaissaient les scènes, l’œil moderne peut être trompé. Comme exemple, la chasse au sanglier, montrant un sanglier sauvage et violent tuant des chiens décrivant en fait une laie défendant ses marcassins, comme le montrent les détails. De plus ces tableaux étaient aussi peints de façon très différente. Le fond, le paysage, avait peu d’intérêt, rares étaient les peintres qui essayaient de reproduire un véritable paysage. Ce qui était important c’était la scène elle-même.

L’apparition des tableaux représentant des chiens seuls vers le 16e siècle marque un tournant dans la peinture, et montre un grand changement dans la façon de se représenter et de voir la chasse et la place de l’animal. Ce mouvement semble prendre forme à Venise, parmi les nouvelles grands fortunes marchandes.  D’accompagnateur les chiens deviennent le sujet du tableau.  De la même façon des sujets de chasse, tel un fauconnier, font leur apparition.  C’est un tournant social à Venise, les grands armateurs vénitiens se rattachent à la tradition féodale, montrent qu’ils chassent eux aussi et donc en tant que propriétaires terriens chassant ils entrent dans ou s’assimilent à la classe de la noblesse.  La chasse à cette époque est structurante, elle montre que la personne était (ou voulait être) dans l’aristocratie.

Cette façon de voir revient dans d’autres tableaux, hollandais cette fois. La bourgeoisie hollandaise a fait fortune à son tour et se hisse dans l’échelle sociale en essayant de se rattacher à la terre, et qui dit terre dit noblesse. Ils quittent l’austérité qui les caractérisait, commandent des tableaux de chasse où ils se font représenter, seuls ou en famille, en train de faire une activité réservée à la noblesse. Des couleurs apparaissent, des habits qui sortent du noir habituel et montrent les nouvelles fortunes des commanditaires.

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Les tableaux sont pour la plupart des scènes de chasse au faucon, la chasse au 16e et 17e est avant toute fauconnière.

La chasse est aussi un grand spectacle, une représentation qui se montre fièrement et les nobles ne manquent pas d’en faire usage. Des scènes de chasse, que ce soit en forêt ou des panneautages – chasse qui disparut en France après la Révolution – sont peintes pour la grandeur de leurs propriétaires. Ces scènes montrent aussi un rapport très différent par rapport à l’animal que celui du notre temps. Cette chasse à notre époque serait condamnée sans appel. Nobles, hommes comme femmes, assis ou debout dans leur barques tirent les cerfs nageant à quelques mètres d’eux. L’animal n’a de valeur que comme trophée, pas comme être vivant, cette chasse est pour tirer la bête et la difficulté n’y est pas de mise.

La peinture de chasse change beaucoup après cela. Au 19e siècle la ruralité est à la mode plus que la chasse, une exaltation qui semble teintée de nostalgie, comme un au revoir face à la montée industrielle. Les thèmes, les sujets sont abordés différemment.  Les paysages, qui n’étaient que des arrière fond, deviennent le sujet des tableaux.  Les scènes de chasse commencent à faire moins recettes. Certains peintres comme Courbet peignaient scènes et animaux, y mettant beaucoup de détails ne parlent qu’à un public de chasseurs, alors que les autres artistes tels que Matisse se détournaient de ce sujet.

On s’éloigne des scènes servant d’ascenseur ou de marqueur social, l’animal est devenu un sujet à part entière et apparait seul dans le tableau.  La peinture se détourne peu à peu de la chasse pour devenir animalière.

Et si la chasse peut-être encore le sujet d’un tableau au 19eme siècle, c’est un sujet qui disparait des tableaux pour ne plus exister au 20e siècle qui décroche de la représentation de la nature. Les grands barons de l’industrie préfèrent être peints avec les symboles de leur fortune, les peintres choisissent les grands ou petits évènements sociaux ou la technologie, comme les usines. La nature, et encore plus la chasse, n’ont plus lieu d’être.

Certains artistes au 21eme siècle reviennent maintenant à la chasse, mais la façon d’aborder le sujet n’est plus la même. L’animal, la scène, est vu avec un œil de prédateur, une vision plus dure et plus directe qui n’a plus rien à voir avec la représentation de la chasse d’avant. Ou les artistes s’intéressent à l’animal dans l’homme.

De façon assez étrange, alors que la chasse elle-même est mal vue par le public non-chasseur, le trophée ou sa représentation revient à la mode, que ce soit des têtes de cerf sur des vêtements ou des sacs ou de la taxidermie. Mais c’est plus au niveau décoratif qu’autre chose, le trophée n’a plus de valeur ou de rapport avec la chasse.

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François Klein – La croissance démographique du sanglier

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Mercredi 15 octobre 2014 eut lieu le Café-Philo du Saint-Hubert Club de France sur le sanglier. François Klein, Chef de Centre National d’Etude et de Recherche Appliquée sur les Cervidés et le Sanglier de l’ONCFS, a présenté un aperçu des résultats des dernières recherches sur la dynamique des populations en France et en Europe qui a mis en lumière l’étonnante capacité du sanglier à s’adapter à la pression cynégétique. Riche d’enseignements, il devrait permettre aux fédérations, aux gestionnaires et propriétaires d’anticiper l’explosion des populations prévue à l’horizon 2015-2016.
200%, voire 300%. Voici selon certains l’estimation de l’augmentation probable des populations de sangliers l’année prochaine ! La très bonne fructification forestière de cet automne en serait la raison. A moins qu’un hiver rigoureux ne vienne décimer les jeunes marcassins, la situation pourrait devenir explosive. Pour François Klein, ces chiffres sont quelque peu exagérés : « Une augmentation de 100% est plus que probable mais cela suffira pour mettre le contrôle de ces populations hors de portée des chasseurs ».
À partir de travaux d’Éric Baubet, du CNERA Cervidés-Sanglier, François Klein explique pourquoi, selon lui, il faut dès cette saison mettre en place des nouveaux schémas de prélèvements : « Sur le plan démographique, aucun autre ongulé n’est capable de supporter le pression de chasse qui s’exerce sur le sanglier ». La solution logique est de prélever plus. L’option généralement retenue est alors de tirer les femelles adultes, généralement épargnées. Mais l’étude des tableaux de chasse montre que chaque hausse des prélèvements est suivie d’une augmentation des populations l’année suivante. Pourquoi ?
Les travaux d’Éric Baubet ont permis de démontrer que la pression de la chasse modifie le comportement des sangliers. Les femelles n’ayant qu’une ou deux occasions de se reproduire au cours de leur vie, elles commencent plus tôt. Le sanglier est ainsi capable de se reproduire dès que sa masse corporelle atteint le tiers de son poids adulte, soit 30kg. Or, une femelle atteint ce poids dès l’âge de 8 mois ! L’accroissement annuel d’une population est variable mais peut dépasser 200% alors que chez les autres ongulés, il est de généralement de 30% (chevreuil) ou de 20% (cerf). La durée de génération est de 2-3ans alors qu’il devrait être normalement de 6-7 ans. Et François Klein de souligner que décidemment «le sanglier ne répond pas aux canons de la dynamique des populations des autres mammifères ».klein
Quand on prélève des laies adultes, l’effondrement est rapide mais la dynamique de reproduction repart de plus belle car les jeunes femelles, plus nombreuses, reprennent le flambeau. Ce sont elles la vraie force reproductrice d’une population. De plus, lorsque la fructification forestière est bonne, comme cette année, on constate une augmentation du nombre des juvéniles. Les portées ne sont pas plus nombreuses mais les jeunes ont un taux de survie plus important. Les femelles ont en effet la capacité d’adapter le poids des fœtus aux conditions d’environnement. Dans une même portée, il y aura donc des petits fœtus, des moyens et des gros. Si les conditions sont optimales, tous survivront. Si les conditions se dégradent, les gros mourront car ayant besoin d’un apport en nourriture plus important. En revanche, les petits s’en tireront plus facilement.
Autre surprise. En comparant une population chassée (Arc-en-Barrois) à une population non chassée (Italie), Eric Baudet a montré que la date de naissance avait avancé de 12 jours en 10 ans, comme si les femelles avaient compris qu’elles risquaient d’être moins d’être prélevées que les laies non suitées. Enfin, en comparant l’ADN des fœtus à celui des mâles présents sur le territoire, il apparait qu’il peut y a voir six pères différents dans une même portée. En multipliant ses partenaires, la femelle optimise sa reproduction.
Enfin, dernier point qui peut jouer, il faut arrêter de chercher les sangliers dans les fourrés. Il n’y reste que quelques mâles obtus. Cela fait bien longtemps que les femelles ont compris la manœuvre. Elles sont donc là où on ne les attend pas, c’est-à-dire dans les taillis clairs. A cela deux avantages, les femelles survivent mieux et les chasseurs, ne débusquant que quelques animaux, pensent qu’il y a moins de sangliers et arrêtent de prélever !

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Yves Christen : l’animal est-il une personne ?

Pour ce biologiste, spécialiste en neurosciences  et de la maladie d’Alzeihemer, le doute n’est pas permis : l’animal est bien une personne. Sa démonstration repose sur deux articulations : qu’est-ce qui fait le propre de l’homme et qu’est-ce que la personnalité animale ?

1) Qu’est-ce qui fait la personnalité de l’homme ?

De tous temps, l’homme a toujours mis en avant des spécificités qui lui ont permis de creuser le fossé entre lui et les autres créatures vivantes, les animaux non humains. Ces spécificités sont par exemple l’aptitude à raisonner, à penser, à avoir des émotions (aimer, rire, souffrir), à imiter, à fabriquer et manipuler des outils, à modifier son environnement mais aussi à parler, à se projeter dans le futur et à se mettre mentalement à la place d’autrui (théorie de l’esprit). Or depuis plusieurs décennies, des expériences scientifiques réalisées par des chercheurs essentiellement anglo-saxons, ont mis à mal ces spécificités. Aucun « propre » de l’homme n’a véritablement résisté à l’épreuve des expériences. Cette mise à mal des différences objectives entre l’animal humain et l’animal non humain, ont fait dire à certains que, justement, le propre de l’homme était une différence essentielle non objectivable : l’âme et son corollaire, la religion.  C’est là un point de vue philosophique qui n’entre pas dans le champ de la démonstration scientifique.

2) La personnalisation de l’animal

L’animal est un être singulier : la science a aussi mis en évidence une grande disparité dans les personnalités animales d’un même groupe ou d’une même espèce. Il existe des animaux introvertis, d’autres extravertis, même chez les oiseaux et les lézards. En fait, un animal n’est pas remplaçable par un autre. Chaque animal est un être singulier qui occupe une position très particulière au sein d’un groupe. S’il disparaît,  ce n’est pas une unité de l’espèce qui est en jeu mais un animal singulier. Ainsi translocaliser un animal n’est pas neutre (éléphant par exemple). L’animal doit reconstruire ses relations avec son environnement et les autres animaux. Cela doit interroger le chasseur qui prélève un individu au sein d’un groupe « social » animal.  Alors, pour le chasseur, l’animal est-il un être à part entière ? Le chien oui, moins le gibier. Non pas parce que le chien est utile mais bien parce qu’il échange avec lui. Il le sent plus proche de lui, c’est là son intuition et le chasseur le pare alors d’un statut anthologique. « Il ne lui manque que la parole ». Le chasseur a donc la conscience implicite que son chien est une personne. Envers le gibier, cette ambigüité est encore plus forte. Les animaux sauvages ne sont pas les ennemis du chasseur. On peut même dire que le chasseur tue des « personnes » qu’il aime et respecte. Cette action pourrait se rapprocher d’une forme d’euthanasie même si  l’animal n’a pas d’intérêt personnel à être tué.

L’homme doit avoir la richesse mentale de percevoir la complexité du problème et ne pas nier son questionnement. Il est impossible de rester en dehors des faits prouvés par la science. Cela suppose d’avoir un regard critique sur l’humanisme qui place l’homme au milieu de toute chose, une idéologie qui peut être destructrice pour l’homme. Pour Yves Christen, l’animal est justement celui qui nous fait sentir la réalité de la question de l’altérité, celle de reconnaître  l’autre comme une personne, de percevoir autrui comme autrui.

 

Jean-Pierre Digard : la chasse face aux revendications animalistes

Jean-Pierre Digard, anthropologue, directeur de recherche émérite au CNRS livre ici ses réflexions sur la montée en puissance de la pensée « animaliste » et apporte des éléments de langage pour s’y opposer.

Le constat

Les rapports que les Français entretiennent avec les animaux se sont plus modifiés durant les cinquante dernières décennies qu’au cours des siècles précédents. La place toujours plus grande des « animaux de compagnie », dont le nombre a doublé, passant de 30 millions en 1960 à 60 millions en 2010, a engendré des relations fictives, imaginées et conçues comme un idéal à atteindre par divers courants « animalitaires », c’est-à-dire de gens qui militent pour l’amélioration du sort des animaux.

Une sensibilité animalitaire instrumentalisée

Ses origines remontent aux « Amis des bêtes » de l’an X (1799). Au XIXe siècle, elle s’institutionnalise avec la création de la SPA, en 1845, et l’adoption de la loi Grammont contre les mauvais traitements aux animaux domestiques, en 1850. Un siècle et demi plus tard, la protection animale en France s’incarne dans une nébuleuse complexe de quelques 280 associations. Ce qui est nouveau aujourd’hui, c’est une radicalisation qui se manifeste par le glissement progressif de la notion de « protection animale », conçue comme un devoir de compassion de l’homme, à la notion de « droits de l’animal ». Or, cette radicalisation trouve un certain écho auprès des autorités nationales et internationales. Ainsi de l’exigence, lors des « Rencontres Animal et Société » de 2008 au ministère de l’Agriculture, d’inscrire les animaux dans le Code civil dans une catégorie d’« êtres sensibles », intermédiaire entre celle des personnes et celle des biens, avec les conséquences juridiques et économiques que l’on imagine !

Que faire ?

Nous ne devons aucun droit ou protection aux animaux, êtres sensibles ou non, au nom de la compassion ou de je ne sais quelle culpabilité. La seule protection raisonnable des animaux, c’est celle que nous devons à nos descendants, celle, non pas des animaux en tant qu’individus, mais celle des populations animales, espèces naturelles ou races domestiques, dont la disparition entamerait la biodiversité dont dépend notre avenir commun. Alors, à nous de « Bien faire et laisser dire ». J’entends par là : bien faire aux yeux des chasseurs mais aussi des non-chasseurs en aménageant les territoires, en favorisant la biodiversité, en régulant les populations pour diminuer les dégâts et les accidents causés par la faune sauvage, et en communiquant sur toutes ces actions. Faute de pouvoir convaincre les animalistes, nous pouvons et devons en revanche agir sur les pouvoirs et les organismes publics et professionnels pour les inciter à renoncer à suivre cette pensée, démagogique et suicidaire, et les encourager à dire la réalité.

 

Sergio della Bernardina : le chasseur et la frontière entre le domestique et le sauvage

Sergio della Bernardina, professeur d’ethnologie à l’université de Bretagne occidentale aime à étudier la chasse pour mieux comprendre l’évolution de notre société.

Pendant des millénaires, à partir de la domestication des plantes et des animaux, nous avons fait de notre mieux pour nous éloigner de la sauvagerie. Tous les peuples qui n’avaient pas réussi, ou qui n’avaient pas voulu, passer du stade de la chasse-récolte à celui de l’agriculture, étaient considérés comme des peuples arriérés, proches des fauves, dont ils partageaient les espaces et les mœurs. Dans l’histoire de l’Occident, le monde sauvage a été pensé comme un « ailleurs », un « avant », un « point de départ », dont il fallait prendre ses distances.

Puisqu’il a cessé de nous menacer et qu’il demande, au contraire, notre protection, le monde sauvage a changé de statut. Il a perdu son pouvoir contraignant et il est devenu une sorte d’espace théâtral, de scénario, dans lequel nous pouvons projeter toutes sortes de fantaisies.

La ruée vers le sauvage

Il y a juste un siècle, rares étaient ceux qui s’aventuraient dans les bois. Aujourd’hui, on y rencontre un peu de tout (sportifs, éco-touristes, néos-païens…). Chez les citadins, nombreux sont ceux qui saluent avec enthousiasme le retour des prédateurs et, plus largement, la multiplication des espèces sauvages. De plus, une vaste catégorie d’usagers ne prélève pas directement le gibier mais profite des prélèvements des autres. « (…) Les Suisses mangent de plus en plus de sanglier, de cerf ou de chevreuil. Les importations explosent, les animaux d’élevage et surgelés envahissent les rayons (Chasse : la saison de l’arnaque », Sabrine Gilliéron in L’hebdo, mis en ligne le 07.10.2009) ». En Italie, dans les régions où la tradition cynégétique est plus prononcée, la consommation de gibier frôle les 10% de la consommation annuelle de viande. Si les Français, par rapport à leurs voisins suisses ou italiens, semblent encore un peu timides, plusieurs initiatives sont prises pour « normaliser » cet aliment et transformer son image.

La chasse deviendrait-elle tendance ?

Les médias témoignent de ce changement d’orientation : aurait-on imaginé, il y a quinze ans, le dédouanement des trophées pratiqué aujourd’hui par des magazines comme Elle Décoration ou Marie-Claire au nom du vintage et de l’esthétique campagnarde ? « Bien sûr, vous n’irez pas chasser les jolies biches, mais, pour ne pas froisser grand-papa, vous pouvez toujours fixer au mur le trophée qu’il vous a offert. Il s’avère être un parfait porte-clefs ou accroche-accessoires, même pour vos lunettes de soleil. Que les écolos les plus sensibles se rassure, on en trouve désormais en peluche, en osier ou en carton-pâte » (Colombine Blum et Fabrice Guyot, « Déco, un dressing bien inspiré », in Marie-Claire, avril 2011, p. 306). Des journaux engagés, comme Le Monde, publient dans leurs pages – ce qui aurait été impensable il y a encore peu de temps – des articles qui reproduisent sans aucune prise de distance, le discours « ancien régime » présentant la chasse comme un art, un rituel immémorial, une tradition ancestrale. « Le deer-stalking, la chasse à l’approche du cerf, très codifiée, se pratique sur de grands domaines privés du nord de l’Ecosse. Un art cynégétique plutôt discret révélé ici en pleine lumière (Rituels de chasse dans les Highlands, Le Monde Magazine, 1er Janvier 2011) ».