Eric Turquin – Tableaux de chasse, chasse aux tableaux !

café philo tableaux

Le 3 décembre 2014 Eric Turquin, expert en tableaux et membre du Saint-Hubert club de France, recevait en sa galerie les participants au dernier café-philo de l’année 2014. Le thème du jour : l’évolution de la perception de la chasse à travers la peinture.

 

Les tableaux de chasse des siècles précédents suivent des règles et des habitudes qui n’ont pas grand-chose à voir avec les conventions de notre époque. Ils sont emplis de détails qui échappent à notre œil moderne. Ceux qui commandaient ces tableaux étaient des chasseurs et reconnaissaient les scènes, l’œil moderne peut être trompé. Comme exemple, la chasse au sanglier, montrant un sanglier sauvage et violent tuant des chiens décrivant en fait une laie défendant ses marcassins, comme le montrent les détails. De plus ces tableaux étaient aussi peints de façon très différente. Le fond, le paysage, avait peu d’intérêt, rares étaient les peintres qui essayaient de reproduire un véritable paysage. Ce qui était important c’était la scène elle-même.

L’apparition des tableaux représentant des chiens seuls vers le 16e siècle marque un tournant dans la peinture, et montre un grand changement dans la façon de se représenter et de voir la chasse et la place de l’animal. Ce mouvement semble prendre forme à Venise, parmi les nouvelles grands fortunes marchandes.  D’accompagnateur les chiens deviennent le sujet du tableau.  De la même façon des sujets de chasse, tel un fauconnier, font leur apparition.  C’est un tournant social à Venise, les grands armateurs vénitiens se rattachent à la tradition féodale, montrent qu’ils chassent eux aussi et donc en tant que propriétaires terriens chassant ils entrent dans ou s’assimilent à la classe de la noblesse.  La chasse à cette époque est structurante, elle montre que la personne était (ou voulait être) dans l’aristocratie.

Cette façon de voir revient dans d’autres tableaux, hollandais cette fois. La bourgeoisie hollandaise a fait fortune à son tour et se hisse dans l’échelle sociale en essayant de se rattacher à la terre, et qui dit terre dit noblesse. Ils quittent l’austérité qui les caractérisait, commandent des tableaux de chasse où ils se font représenter, seuls ou en famille, en train de faire une activité réservée à la noblesse. Des couleurs apparaissent, des habits qui sortent du noir habituel et montrent les nouvelles fortunes des commanditaires.

turquin

Les tableaux sont pour la plupart des scènes de chasse au faucon, la chasse au 16e et 17e est avant toute fauconnière.

La chasse est aussi un grand spectacle, une représentation qui se montre fièrement et les nobles ne manquent pas d’en faire usage. Des scènes de chasse, que ce soit en forêt ou des panneautages – chasse qui disparut en France après la Révolution – sont peintes pour la grandeur de leurs propriétaires. Ces scènes montrent aussi un rapport très différent par rapport à l’animal que celui du notre temps. Cette chasse à notre époque serait condamnée sans appel. Nobles, hommes comme femmes, assis ou debout dans leur barques tirent les cerfs nageant à quelques mètres d’eux. L’animal n’a de valeur que comme trophée, pas comme être vivant, cette chasse est pour tirer la bête et la difficulté n’y est pas de mise.

La peinture de chasse change beaucoup après cela. Au 19e siècle la ruralité est à la mode plus que la chasse, une exaltation qui semble teintée de nostalgie, comme un au revoir face à la montée industrielle. Les thèmes, les sujets sont abordés différemment.  Les paysages, qui n’étaient que des arrière fond, deviennent le sujet des tableaux.  Les scènes de chasse commencent à faire moins recettes. Certains peintres comme Courbet peignaient scènes et animaux, y mettant beaucoup de détails ne parlent qu’à un public de chasseurs, alors que les autres artistes tels que Matisse se détournaient de ce sujet.

On s’éloigne des scènes servant d’ascenseur ou de marqueur social, l’animal est devenu un sujet à part entière et apparait seul dans le tableau.  La peinture se détourne peu à peu de la chasse pour devenir animalière.

Et si la chasse peut-être encore le sujet d’un tableau au 19eme siècle, c’est un sujet qui disparait des tableaux pour ne plus exister au 20e siècle qui décroche de la représentation de la nature. Les grands barons de l’industrie préfèrent être peints avec les symboles de leur fortune, les peintres choisissent les grands ou petits évènements sociaux ou la technologie, comme les usines. La nature, et encore plus la chasse, n’ont plus lieu d’être.

Certains artistes au 21eme siècle reviennent maintenant à la chasse, mais la façon d’aborder le sujet n’est plus la même. L’animal, la scène, est vu avec un œil de prédateur, une vision plus dure et plus directe qui n’a plus rien à voir avec la représentation de la chasse d’avant. Ou les artistes s’intéressent à l’animal dans l’homme.

De façon assez étrange, alors que la chasse elle-même est mal vue par le public non-chasseur, le trophée ou sa représentation revient à la mode, que ce soit des têtes de cerf sur des vêtements ou des sacs ou de la taxidermie. Mais c’est plus au niveau décoratif qu’autre chose, le trophée n’a plus de valeur ou de rapport avec la chasse.

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