L’étude de la vie peut-elle aider à délimiter les frontières entre l’homme et l’animal ?

Cafe philo janvier 2013Dans la lignée du organisé par le SHCF au palais du Luxembourg en janvier 2013, le professeur Jehan-François Desjeux a, lors du café-philo de février, enrichi le débat en mettant le mécanisme même de la vie au cœur des interrogations.

 

La vie est une réaction chimique

La démonstration de Jehan-François Desjeux commence par un rapide historique de la biologie contemporaine. Pour Antoine-Laurent de Lavoisier (1743-1794), la vie est simplement « une réaction chimique ». Au XIXe siècle, l’anglais Charles Darwin (1809-1882) et  le tchèque Grégor Mendel (1822-1884) énoncent, pour le premier, sa théorie de l’évolution où il place l’homme au même niveau que l’orang-outang et, pour le deuxième, les lois de la génétique actuelle. Les expériences et les intuitions de ces hommes fondent une nouvelle science résolument matérialiste et athée qui se pose enfin les bonnes questions. De quoi la vie est-elle faite ? Comment la vie peut-elle fabriquer de la vie ? Comment, à court terme, la vie se reproduit identique à elle-même alors qu’à très long terme, il y a évolution ? Dans cet esprit, Christian de Duve, prix Nobel de médecine en 1974, énonce que « la vie est ce qui est commun à tous les êtres vivants ». Evidemment, cela ressemble à une tautologie mais justement,  cette vie est-elle vraiment  la même entre une pomme, un arbre, un perroquet, un serpent, une feuille de vigne et un homme ? La vie « humaine » est-elle commune à tous les êtres vivants ou bien existe-t-il une frontière qui sépare l’homme de l’animal ?

La vie est une

La vie est faite de cellules qui transmettent la vie en se divisant. C’est là une propriété de la vie à s’organiser et à se multiplier grâce à une utilisation particulière de l’énergie, de l’information et des molécules provenant de l’alimentation (protides, lipides et glucides). Cette machine inouïe qui détruit du vivant pour construire du vivant neuf est commune à tous les êtres vivants, depuis le plus petit virus jusqu’au plus grands des arbres en passant par l’Homme. Elle fonctionne en permanence jusqu’à la mort.

Ballet cellulaire

En revanche, si la vie est une, il faut bien aussi constater l’extrême diversité des espèces vivantes. Alors, toujours pour savoir si l’étude de la vie permet de trouver une frontière entre l’Homme et les animaux, Jehan-François Desjeux retrace brièvement les âges successifs de la vie,- et non des vies-, qui ont abouti à l’espèce humaine en près de quatre milliards d’années. Au début, il y a l’âge de la chimie ou de la matière qui conduit à l’essence même de la vie. Puis vient l’âge de l’information qui introduit la complémentarité entre les molécules. L’âge des premières cellules est marqué par l’autonomie et la transmission de la vie : c’est le ballet de la division cellulaire. L’âge des organismes multicellulaires nous est plus familier. Cet âge est marqué par l’introduction de la reproduction sexuée qui a tellement d’importance pour la diversité. Il est suivi par l’âge des animaux marqué par le développement du cerveau qui devient de plus en plus complexe, à l’image de celui du Cachalot, de l’Eléphant et de l’Homme. Cet âge des animaux est naturellement suivi par l’âge de la pensée. Ce jaillissement  de la conscience aboutit à la transformation rapide d’un primate en être humain. Dans cette histoire du développement de la vie, ces âges sont en continuité les uns avec les autres. Mais à chacune de ces étapes, il y a une particularité qui confère à la descendance un avantage évolutif décisif. Pour comprendre si l’étude de la vie peut aider à comprendre le passage à l’humanité, il faut rechercher la particularité qui a donné à notre espèce, un avantage évolutif décisif.  Il n’y a pas de réponse définitive à cette question fascinante. S’il y a bien sûr la bipédie et l’augmentation de la taille du cerveau, on peut aussi  y ajouter  la pomme d’Adam. Il y a seulement 100 000 ans, un de nos ancêtres est sans doute né avec une modification génétique nouvelle qui a entrainé la descente du larynx à l’intérieur du cou et donné à l’homme la faculté de parler, de communiquer, de l’aider dans sa conquête du monde. Autre théorie, la réceptivité sexuelle des femmes qui, contrairement aux autres espèces animales, devient permanente. Cette modification, propre à notre seule espèce humaine, a eu pour effet de resserrer les liens entre les hommes et les femmes, ainsi que la cohésion au sein de chaque famille ; c’est sans doute un événement clé de l’avènement de l’humanité.

L’aboutissement d’une longue évolution

Pour résumer, il existe bien une vie commune à tous les vivants, y compris l’espèce humaine. Il n’y en a qu’une, c’est-à-dire qu’il n’y a pas une vie particulière pour les humains. Cependant, toutes les espèces n’atteignent pas les mêmes stades de développement, en particulier les stades de la pensée et de l’évolution culturelle, même si ces stades sont en germe depuis les débuts de la vie et sans doute bien au delà. De plus en plus d’arguments indiquent qu’une forme de pensée, et même de culture, existait avant la spéciation de Homo sapiens sapiens. D’ailleurs, Darwin, grand chasseur devant l’éternel, l’avait bien noté chez les chiens qu’il essayait de sélectionner pour la chasse. C’est vrai qu’une forme d’émotion existe chez les animaux et qu’elle peut être très explicite. On peut même s’étonner que l’information transmise par ces attitudes soit compréhensible par les humains. Il est aussi prouvé que les hormones et les circuits neuronaux impliqués dans les émotions  (peur…) sont conservés au cours de l’évolution chez les mammifères.

Ce que nous dit la biologie aujourd’hui, c’est que l’homme fait partie d’une très longue histoire au bout de laquelle il obtient sa place, son individualité, sa spécificité dans l’histoire de la vie. Homo sapiens sapiens  est bien une espèce à part entière et qui pourrait encore évoluer. Pas de doute, il existe  bien une barrière d’espèce entre l’Homme et toutes les espèces vivantes présentes, passées et, sans doute, futures.

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