Sergio della Bernardina : le chasseur et la frontière entre le domestique et le sauvage

Sergio della Bernardina, professeur d’ethnologie à l’université de Bretagne occidentale aime à étudier la chasse pour mieux comprendre l’évolution de notre société.

Pendant des millénaires, à partir de la domestication des plantes et des animaux, nous avons fait de notre mieux pour nous éloigner de la sauvagerie. Tous les peuples qui n’avaient pas réussi, ou qui n’avaient pas voulu, passer du stade de la chasse-récolte à celui de l’agriculture, étaient considérés comme des peuples arriérés, proches des fauves, dont ils partageaient les espaces et les mœurs. Dans l’histoire de l’Occident, le monde sauvage a été pensé comme un « ailleurs », un « avant », un « point de départ », dont il fallait prendre ses distances.

Puisqu’il a cessé de nous menacer et qu’il demande, au contraire, notre protection, le monde sauvage a changé de statut. Il a perdu son pouvoir contraignant et il est devenu une sorte d’espace théâtral, de scénario, dans lequel nous pouvons projeter toutes sortes de fantaisies.

La ruée vers le sauvage

Il y a juste un siècle, rares étaient ceux qui s’aventuraient dans les bois. Aujourd’hui, on y rencontre un peu de tout (sportifs, éco-touristes, néos-païens…). Chez les citadins, nombreux sont ceux qui saluent avec enthousiasme le retour des prédateurs et, plus largement, la multiplication des espèces sauvages. De plus, une vaste catégorie d’usagers ne prélève pas directement le gibier mais profite des prélèvements des autres. « (…) Les Suisses mangent de plus en plus de sanglier, de cerf ou de chevreuil. Les importations explosent, les animaux d’élevage et surgelés envahissent les rayons (Chasse : la saison de l’arnaque », Sabrine Gilliéron in L’hebdo, mis en ligne le 07.10.2009) ». En Italie, dans les régions où la tradition cynégétique est plus prononcée, la consommation de gibier frôle les 10% de la consommation annuelle de viande. Si les Français, par rapport à leurs voisins suisses ou italiens, semblent encore un peu timides, plusieurs initiatives sont prises pour « normaliser » cet aliment et transformer son image.

La chasse deviendrait-elle tendance ?

Les médias témoignent de ce changement d’orientation : aurait-on imaginé, il y a quinze ans, le dédouanement des trophées pratiqué aujourd’hui par des magazines comme Elle Décoration ou Marie-Claire au nom du vintage et de l’esthétique campagnarde ? « Bien sûr, vous n’irez pas chasser les jolies biches, mais, pour ne pas froisser grand-papa, vous pouvez toujours fixer au mur le trophée qu’il vous a offert. Il s’avère être un parfait porte-clefs ou accroche-accessoires, même pour vos lunettes de soleil. Que les écolos les plus sensibles se rassure, on en trouve désormais en peluche, en osier ou en carton-pâte » (Colombine Blum et Fabrice Guyot, « Déco, un dressing bien inspiré », in Marie-Claire, avril 2011, p. 306). Des journaux engagés, comme Le Monde, publient dans leurs pages – ce qui aurait été impensable il y a encore peu de temps – des articles qui reproduisent sans aucune prise de distance, le discours « ancien régime » présentant la chasse comme un art, un rituel immémorial, une tradition ancestrale. « Le deer-stalking, la chasse à l’approche du cerf, très codifiée, se pratique sur de grands domaines privés du nord de l’Ecosse. Un art cynégétique plutôt discret révélé ici en pleine lumière (Rituels de chasse dans les Highlands, Le Monde Magazine, 1er Janvier 2011) ».