Chantal delsol : Parler de la réhabilitation de la mort ne suffira pas

« Vous m’avez posé le problème du destin de la chasse en relation avec la question de la prédation, ou de la réhabilitation d’une certaine prédation. Tout bien réfléchi, je ne crois pas que la question de la prédation soit essentielle ici. La prédation est le comportement qui se déploie dans un monde sauvage, où rien n’est ordonné, où règne la loi du plus fort. Chacun prend ce qu’il trouve, ce qu’il peut, ce qu’il arrache. La racine est le mot « proie ». Le contraire de la prédation est la production, où l’homme forge son environnement vital et en organise la distribution des fruits.

Je ne pense pas que la chasse appartienne au monde de la prédation car depuis bien longtemps, la chasse est réglementée. La prédation concerne la capture de ce qui ne vous appartient pas ou de ce qui est censé appartenir à tout le monde. Quant à la traque, elle désigne un moyen de piéger, de forcer un vivant à se rendre, par la ruse – et la traque s’apparente à la cruauté. La mauvaise presse dans laquelle est tenue la chasse ne provient pas de la prédation. La chasse est considérée comme anachronique pour deux raisons :

• le comportement chasseur signifie que l’homme est le roi de la nature ;

• le comportement chasseur signifie que la violence n’est pas exclue.

Or, toute la mentalité de notre époque vient clamer à la fois que l’homme n’est plus un roi et que la violence doit être exclue.

La fin de l’homme-roi

Lorsque les chasseurs, pour légitimer leur activité, parlent de la réhabilitation de la mort, cela ne suffit pas : il faut dire qu’il s’agit de la mort de l’animal seul (on ne chasse pas des hommes), et le problème est que la frontière entre les deux règnes est en train de s’effacer. Des courants de pensée, qui souhaitent protéger l’animal autant que l’homme et lui conférer des droits, cherchent à mettre toutes les espèces vivantes sur le même plan, refusant ainsi à l’homme à la fois son individualité et sa dignité spécifique (qu’ils comprennent comme une forme de racisme : le spécisme.

C’est le savoir de l’inéluctabilité de sa propre mort qui fait du singe supérieur un hominidé. Mais pour posséder ce savoir, il faut qu’il se sente à nul autre pareil. En sachant qu’il meurt, il sait que quelque chose avec lui disparaît : ce monde intérieur incomparable qu’il est en tant qu’individu. C’est la singularité de chaque homme qui fait de sa mort autre chose que la mort de l’animal. Et en raison de cette singularité personnelle, c’est l’insularité de l’espèce humaine qui marque la mort des humains d’une signification spécifique. Cependant, tout cela repose sur une représentation anthropologique particulière, dont on peut toujours se demander si elle n’est pas en partie occidentale.

Si l’homme cesse d’être le roi de la nature, chasser un animal devient aussi grave que chasser un homme. L’époque est compassionnelle. La sensibilité est à son maximum. Or, ce qui délégitime la chasse, c’est la violence pour le jeu.  Même pour ceux qui pensent que l’homme a une dignité que l’animal n’a pas, cette violence pour le jeu, est honteuse, pour la raison suivante : l’opinion pense que celui qui prendra l’habitude de s’acharner sur un animal pourra le faire plus facilement sur l’homme.