Eric Maulin : La chasse, le tragique et la mort

Eric Maulin, professeur à l’Université de Strasbourg,  se penche sur la place du sauvage dans notre société.

Les débats sur la chasse sont sans doute aussi anciens que sa pratique. Mais aujourd’hui, la chasse est contestée dans son principe même. Elle n’est plus sommée de justifier de son utilité ou de sa légitimité, mais elle est condamnée au nom du droit des animaux par les représentants autoproclamés du peuple sans parole. Puisant leur racine dans la crise même de l’humanisme, c’est-à-dire la remise en question du statut de l’homme dans la nature, ils s’alimentent des conceptions philosophiques les plus élaborées de l’antispécisme, qui nient la barrière ontologique et politique entre l’homme et l’animal et jouent d’une analogie spécieuse entre le combat pour l’égalité des races ou pour l’égalité des sexes et le combat pour l’égalité animale. Cette attaque, en profondeur, de la légitimité même de la chasse, oblige aujourd’hui à essayer d’en repenser la signification anthropologique. Quelle signification a la chasse dans la constitution de ce qui fait l’humanité même de l’homme ?

Aussi loin que l’on regarde dans les cultures du passé, la chasse est omniprésente. L’homme est un chasseur avant même d’être un homme en ce sens que c’est le chasseur qui est devenu homme et non pas l’homme qui est devenu chasseur. En devenant homme, pourtant, le chasseur n’a pas perdu ses caractéristiques élémentaires, même si la signification fondamentale de la chasse a évolué : l’homme ne chasse plus seulement pour vivre, mais pour régner.

Dans de nombreuses  mythologies, les héros sont aussi des chasseurs.  Or, fait remarquable à l’heure où la chasse est facilement associée à la barbarie, beaucoup de leurs exploits de chasse sont en lien avec l’établissement de la cité et de la civilisation. La chasse y apparait comme un passage de la nature à la culture, elle métabolise la nature en culture, elle donne forme à l’informe. Puis, le modèle héroïque de la chasse inspire les grands monarques de l’Antiquité. Les grands rois mèdes et perses avaient déjà leurs paradis, gigantesques réserves de chasse dans lesquelles le roi pouvait donner la mesure de son talent de pacificateur. Hadrien fait bâtir la ville d’Hadrianutherae  sur le lieu même d’une chasse à l’ours. Le précepteur Julius Pollux enseigne même au futur empereur Commode : « Et maintenant, il faut t’intéresser à la chasse parce que cette activité a quelque chose d’héroïque et de royal. Elle fortifie en même temps le corps et l’âme car elle est un exercice d’endurance en temps de paix et de hardiesse en temps de guerre ; elle développe le corps, l’habitue à être robuste à pied comme à cheval, impérieux et résistant si l’on veut s’emparer par force de ce qui résiste, par rapidité de ce qui fuit, par la chevauché ce qui détale, par le savoir ce qui est intelligent, par la réflexion ce qui est sage, par la patience ce qui est caché ; elle permet de veiller la nuit et d’être actif le jour ».

L’intégration dans la communauté des égaux

Dans de nombreuses civilisations ou de nombreuses cultures, le jeune homme doit accomplir un exploit de chasse, vaincre un ours ou un loup, pour être initié par le sang et admis dans la communauté des combattants. Dans Les lois, Platon décrit la cryptie, à Sparte. Au seuil de leur entrée dans la communauté des choisis, les jeunes hommes les plus prometteurs de la cité sont invités à vivre à l’état sauvage durant une année. Chassés de la cité, ils ne doivent plus être vus de personne et se débrouillent seuls pour survivre. Comme des loups, ils vivent de chasse et de diverses rapines. Au terme de cette épreuve, ils peuvent rejoindre la communauté et sont versés dans les corps les plus prestigieux de la défense de la cité. L’ensauvagement a révélé à eux même, ainsi qu’à la communauté, la force qui en fait à présent les égaux des meilleurs.