Laurent Ozon

« Je ne suis pas opposant à la chasse, que je ne pratique pas. Je suis convaincu, en revanche, que les relations entre l’écologie et les chasseurs ne sont pas réductibles à de simples questions de gestion. À mon avis, cette vision « gestionnaire » de la chasse est un piège dans lequel les chasseurs ne doivent pas se laisser enfermer. Ainsi, s’il revendique sa pratique comme relevant de « l’écologie », le chasseur se retrouve à dire beaucoup plus que la simple description de ce qu’il fait. Il se retrouve d’une certaine façon sur le terrain de « l’adversaire ».

Le mot écologie a longtemps été un « contenant ». Un mot utilisé par des gens très différents pour exprimer des réalités très différentes. Ce mot a été utilisé pour la première fois en 1866 par le biologiste Ernst Haeckel qui le définit comme « la science des relations des organismes avec le monde environnant ». C’est le biologiste Arthur Tansley qui, en 1935, créera la notion d’écosystème. Sur ces bases, l’écologie est une science qui va se développer rapidement, et ces scientifiques seront les premiers à constater les impacts des activités humaines sur les espèces vivantes.  Ainsi donc, les écologistes ont créé très vite des concepts : celui d’écosystème n’étant pas le moindre. Et les concepts sont des outils importants.

Forger et utiliser ses propres concepts

D’une façon générale, quand vous êtes contraint d’utiliser les mots de l’adversaire, vous vous mettez en situation défavorable. Le choix des mots est extrêmement important. Et c’est toute la force de l’écologie que d’avoir produit des concepts très forts.

Le mot de « biodiversité » est utilisé à longueur de journées. Pour les scientifiques, qui parlent plus volontiers de biocomplexité, ce mot ne veut rien dire. Il a surtout un rôle politique. Dès les années cinquante, l’ouvrage de Rachel Louise Carson, « Printemps silencieux », annonçait un futur proche où le printemps ne verrait plus d’animaux. Ceci a touché tout le monde, et a fait progressivement entrer l’écologie dans la sphère politique : la nécessité de faire quelque chose, de réagir. Aujourd’hui l’écologie n’est plus seulement scientifique, c’est d’abord un ensemble où l’on trouve des mouvements associatifs très nombreux et des mouvements politiques. On entend beaucoup plus souvent parler des seconds que des premiers. Il y a en fait dix militants naturalistes pour un militant politique. Ces deux milieux ne se fréquentent pas, ne s’apprécient pas et font très peu de choses ensemble.

Défendre ses vraies valeurs

Nous, partisans de l’écologie profonde, pensons que la Nature restera notre maître du monde. Nous sommes attentifs à la préservation des endroits sauvages, où la vie reprend son cours. Nous connaissons la nature suffisamment bien pour prétendre qu’il n’y a pas de solutions dans une approche « gestionnaire » de la nature. C’est d’ailleurs ce sur quoi je souhaiterais attirer l’attention des chasseurs. Je note l’évolution d’un discours d’auto-défense de la chasse utilisé par les chasseurs vers un discours « gestionnaire ». Pour éviter de parler de la mort, on note une évolution vers ce discours utilitariste. La chasse est bonne parce qu’utile à une saine gestion de la nature. Quand il ne restera plus qu’un discours d’utilité pour légitimer votre passion, vous vous transformerez en fonctionnaires. Vous aurez perdu tout ce qui fait la beauté de votre passion. »