les Chasseresses, de André Delacour (1908)

Au détour d’un dossier d’archive, je suis tombée nez à nez (si je puis dire) avec un joli poème en alexandrins daté de 1908, et déclamé le 24 mai de la même année lors d’un banquet du SHCF. C’est une ode à la chasse, à la liberté, mais aussi une invitation faite aux femmes, en ce début du siècle dernier, à prendre leur juste place au sein du monde cynégétique. Notons au passage l’argument hygiéniste : la chasse rend le corps plus sain, plus fort, plus résistant ; une bonne introduction à notre prochain café philo : « la chasse, fontaine de jouvence » ! Un parfum de guerre jalonne ce texte ancré dans son époque, auquel André Delacour donne des airs épiques. 

« Les Chasseresses 

A Monsieur le Comte Clary

Le croissant sur le front, l’arc à la main, robuste,
Livrant aux seuls baisers du vent son souple buste
Et laissant par la ronce écorcher ses genoux,
Diane n’est pas morte ; – elle revit en nous !
Sa vigueur généreuse et sa mâle espérance
Coulent dans notre sang, à nous, femmes de France,
Qui, parmi les halliers où son pas nous conduit,
Pour aguerrir Demain exerçons Aujourd’hui !

Quand la lâcheté pleure : « Hélas ! Ce siècle penche
Et sur un tronc pourri semble une lourde branche
Qui craque vers Novembre à tous les coups de vent ! »
La chasseresse alors répond : « Il est vivant ! »
Car un siècle où la femme en effet se dérobe
Au seul souci causé par le choix d’une robe,
A l’air anémiant du théâtre et du bal,
Pour battre la forêt et pour fouiller le val,
Rouler dans le ravin puis grimper sur la crête
D’un pied et d’une ardeur que nul buisson n’arrête ;
Pour n’avoir au-dessus du front que le ciel bleu,
Pour sourire au soleil en défiant son feu,
Pour exalter son âme, en se grisant d’air libre ;
Ce siècle vit ; sa vie est belle d’équilibre ;
Et nous avons la foi qu’un peuple de vainqueurs
Naîtra de nous, qui nous préparons de tels cœurs !

Si la Fortune vous a gâtée, en marraine,
Désertez les salons dont vous êtes la reine,
Madame, et qu’on vous selle un fougueux alezan.
Dans vos vieilles forêts de France, allez-vous-en :
Là le chêne médite et l’orme est en prière…
Or, que la trompe éclate en fanfare guerrière !
Tous les échos du bois, en sursaut réveillés,
Seront la voix des preux dressés hors des halliers
Et les feuilles feront le bruit de leurs cuirasses,
Et vous vous souviendrez qu’ils ont créé vos races !
Mais les chiens découplés bondissent en hurlant !
La trompe sonne. Un cerf est levé. D’un élan,
Chiens, piqueux, cavaliers, fringantes amazones
Traversent la clairière où frissonnent les aulnes,
Entrent dans la forêt où le cerf s’est jeté,
S’engagent tour à tour dans l’ombre et la clarté ;
La plaine suit le bois en éreintant la bête ;
C’est une chevauchée ardente, une tempête
Qui roule avec le bruit d’un torrent dans son lit
Et qui triomphe par un sonore hallali !…

Si dans l’emportement de leurs chasses à courre,
Les féaux chevaliers apprenaient la bravoure,
O Femmes ! Maîtrisons ainsi tout lâche émoi :
Et, Duchesse d’Uzès, dites-nous : « suivez-moi ! »

Mais si nous n’avons pas ces princières ressources,
Nous pouvons, -babillant dans l’aube avec les sources,
Et nous sentant les sœurs jumelles des grands lys-,
Pour préparer en nous le destin de nos fils,
Nous pouvons, esprit libre et frimousse amusée,
Partir le nez au vent, les pieds dans la rosée ;
Tandis que l’épagneul quête loin devant nous,
Nous enfoncer dans les trèfles jusqu’au genou,
Et tout à coup sentir notre cœur qui tressaille,
Quand nous voyons le chien arrêter une caille ;
Puis lorsqu’en un frisson de plumes, l’oiseau part,
Epauler, faire feu, quelquefois au hasard,
Mais très souvent avec une adresse si sûre
Que l’oiseau tombe mort d’une seule blessure
Et qu’après quelques bonds le chien obéissant
Nous l’apporte, en teignant nos mains d’un peu de sang !
Le soleil monte. Et, comme un lion qui caresse,
Son feu nous enveloppe et son ardeur nous presse,
Et notre cœur grisé goûte la volupté
De boire en ses rayons tout l’amour de l’été !
Les frelons vont dormir dans le sein des pivoines…
-Cependant les perdreaux courent dans les avoines
Et leur poursuite va nous ravir jusqu’au soir !_
Quelle douceur alors de rentrer, de s’asseoir
Au seuil de la maison où grimpe un jeune lierre ;
Et, pour avoir chassé, de se sentir plus fière,
Et, pour avoir couru dans les champs tout le jour,
De mieux aimer la vie, en vivant mieux l’amour !

Cravachons de mépris le monde des névroses !
Mais sous le grand ciel clair que contemplent les roses,
Dans les champs, dans les bois, sur les monts, dans le val,
Gaîment à pied, ou bien fièrement à cheval,
En quête d’un gibier, poussons à l’aventure !
Soyons nous-même au sein profond de la Nature,
Fortifions nos cœurs, assouplissons nos corps,
France !… et nous t’offrirons une race de forts ! »

André Delacour