Les relations entre l’Homme et les Animaux : zoolâtrie ou codes de conduite

affichecolloquemars2013Le lundi 28 janvier 2013, le Saint-Hubert club de France et ses partenaires ont organisé au Palais du Luxembourg, un colloque centré sur les relations homme – qui, depuis les années 1950, ont considérablement évoluées.

La montée en puissance des mouvements de défense des droits des animaux et des théories qui lui sont proches, telles que le véganisme et l’anti-spécisme, en est l’illustration la plus évidente. Face au développement de ces doctrines, largement relayées par les médias et des réseaux d’influence qui prônent peu ou prou l’effacement de la distinction homme-, et dont les conséquences pour la société pourraient s’avérer « incommensurables », le SHCF a, pour la première fois, réunit des intervenants de tous bords, scientifiques, philosophes, politiques, juristes, responsables des filières viandes et élevage, agriculteurs, naturalistes et chasseurs pour débattre de ce thème, réfléchir aux évolutions souhaitées et aux codes de conduite à privilégier.
Si le numéro 106 (mars-avril 2013) de la revue « Le Saint-Hubert » retranscrira l’essentiel de ces interventions, nous vous proposons dès à présent de réagir sur le site, à poster vos commentaires à la suite des premières questions posées aux intervenants lors du colloque.

 

Questions à Yves Christen, biologiste et écrivain scientifique

Question à Antoine Goetschel, avocat à Zurich, docteur en droit et juriste spécialisé dans le domaine de l’animal en droit et en éthique

Questions Jacques-Gabriel Servière, directeur de recherche à l’INRA/AgroParisTech

Question à Bernard Vallat, directeur général de l’Organisation Mondiale de la Santé Animale (OIE)


Questions à Yves Christen, biologiste et écrivain scientifique.

Colloque 28 janvier 2013

«Pourquoi les animaux, même les plus évolués ne créent-ils rien de durable ? »
On ne peut pas affirmer que les animaux ne créent jamais rien de durable. Les termitières constituent des édifices qui peuvent subsister longtemps, même après la disparition de la colonie et, dans bien des contrées d’Afrique, elles sont un élément essentiel du paysage dont elles constituent le point culminant.

On qualifie même de « châteaux d’argile », les spectaculaires nids des termites champignonnistes de la sous-famille des Macroterminitae. Les constructions des castors ne sont pas non plus temporaires.

On découvre aujourd’hui que les nids que fabriquent les chimpanzés dans les arbres sont aménagés et régulièrement réoccupés par ces singes. En outre, il est clair que si des civilisations humaines ont construit des édifices aussi gigantesques que le Parthénon, les gratte-ciels de New York, les cathédrales gothiques ou la Grande Muraille, d’autres sociétés se contentent d’abris temporaires ou très rudimentaires.

De ce point de vue, il n’est pas impossible qu’un extra-terrestre étudiant scientifiquement la terre et ceux qui la peuplent, réponde à cette question en dressant une ligne de partage, non pas entre les hommes et les autres vivants, mais entre certaines cultures humaines et tout le reste.

Ceci dit, si une différence absolue reste difficile à établir, il ne s’agit pas de contester qu’on ne trouve dans le règne vivant aucune construction gigantesque ou artistiquement spectaculaire capable de rivaliser avec le château de Chambord ou le Temple de Delphes.
Contester l’existence d’une différence ontologique entre l’homme et les animaux non-humains ne doit pas conduire à la négation du génie des grands créateurs membres de notre espèce.
Il existe, en outre, dans l’espèce humaine, une propension à entretenir avec l’Histoire un rapport singulier. Les animaux non-humains ont leur propre histoire mais sans doute ne se la racontent-ils pas.

La propension humaine à l’historicité favorise l’édification de créations durables. S’il fallait à tout prix mettre le doigt sur une différence entre eux et nous, c’est celle-là que je choisirais (on peut lire à ce sujet mon livre : « L’ est-il un philosophe », Odile Jacob, 2013).

« Ne pourrait-on finalement penser que ce qui différencie l’Homme de l’Animal est le pouvoir ? Et que c’est ce pouvoir qui entraîne responsabilités, droits et devoirs appliqués à soi et aux autres, y compris les animaux. »

L’espèce humaine est incontestablement une grande conquérante. Elle s’est répandue sur la quasi-totalité de la planète habitable.
Son pouvoir sur le reste du monde vivant est incontestable. Mais, sur ce terrain aussi, l’idée d’une différence irréductible se heurte à de nombreux faits : plusieurs espèces de fourmis comprennent bien plus de représentants que l’espèce humaine. Au Japon, une seule colonie de fourmis s’est avérée contenir pas moins de 306 millions d’ouvrières et 1,08 millions de reines ! On estime que 30% de la biomasse des forêts brésiliennes est constituée par les fourmis et les termites.

Où l’on voit que, même si on évalue la situation au poids (et il faut beaucoup de fourmis pour représenter l’équivalent du poids d’un humain !) la domination humaine est moins évidente qu’on ne le pense habituellement.

Ceci dit, il est remarquable que bien des espèces qui prolifèrent aujourd’hui sont des accompagnatrices de l’homme (rats, pigeons, moineaux, cafards, etc.).

L’expansion de l’espèce humaine est un fait ; elle résulte d’une aptitude intellectuelle et créatrice évidente mais aussi d’une agressivité souvent poussée à l’extrême. Ces caractéristiques toutefois existent aussi, à des degrés divers, dans les autres espèces animales.

Une fois encore, l’étude objective des faits ne doit conduire ni à banaliser l’espèce humaine ni à lui accorder un privilège ontologique.

Il est vrai que la suprématie humaine devrait inviter à une prise de responsabilité dont on espère qu’elle se concrétisera dans les faits. Une conduite totalement irresponsable ne peut aboutir qu’à des catastrophes et il est clair que l’évolution démographique constitue sans doute le plus grand péril auquel la planète devra faire face.

S’agissant de la survie des autres espèces, elle dépend également de cette prise de conscience car il n’est guère envisageable de laisser les animaux se débrouiller tout seuls : ils seraient immanquablement tués par les trafiquants ou par les miséreux.

Il y a donc bien lieu de compenser notre super pouvoir par une conduite responsable. Alors qu’une proportion significative d’humains en a pris conscience, il est impossible de prédire si cela sera suffisant pour faire face aux défis que la nature doit –et surtout devra bientôt- affronter.

 

 

Colloque 28 janvier 2013

Question à Antoine Goetschel, avocat à Zurich, docteur en droit et juriste spécialisé dans le domaine de l’animal en droit et en éthique.
« Quelles sont concrètement les droits acquis par les animaux en Suisse par rapport à la France et au reste de l’Europe ?

Ces droits ont-ils fait baisser les cas de maltraitance ? Peut-on craindre aussi quelques dérives zoolâtres (héritage…) ? »

Les animaux, en Suisse comme dans le reste du monde, n’ont pas de droits. En revanche, la Constitution helvétique a reconnue l’intégrité de l’animal et sa protection. Ainsi, toute personne désirant détenir, par exemple, des animaux sauvages devra toujours commencer par obtenir une autorisation du service vétérinaire cantonal.

Il existe des exceptions à cela : les particuliers n’ont pas besoin d’autorisation pour certaines espèces animales, comme les petits rongeurs (cochons d’Inde, hamsters doré, souris, rats), les perruches ondulées, différents reptiles et amphibiens, de même que les poissons d’aquarium courants.

Les personnes qui détiennent des animaux sauvages soumis à autorisation doivent avoir une formation de gardiens d’animaux. Une formation spécifique à l’espèce animale suffit toutefois pour les personnes qui ne détiennent qu’un groupe d’animaux.

Suivant l’espèce, une formation de base (attestation de compétences) peut suffire pour les particuliers. Les détenteurs d’animaux devront s’être formés d’ici fin 2013 au plus tard.

Pour les animaux sauvages pour lesquels une autorisation de détention ou une formation n’est pas nécessaire, leurs propriétaires doivent connaître les besoins propres à l’espèce.

Un site internet pour mieux connaître son animal de compagnie
Les exigences relatives à la détention de certaines espèces animales sont mentionnées dans l’annexe 2 de l’Ordonnance sur la protection des animaux. Le site « Mon animal, j’en prends soin ! » (www.monanimaljenprendssoin.ch) renseigne déjà sur le cochon d’Inde. Les nouvelles dimensions des cages et enclos seront applicables dès 2018.

En ce qui concerne les cochons d’Inde, selon les nouvelles prescriptions, il leur faut un enclos d’au moins un demi-mètre carré pour deux ; le cochon d’Inde étant un animal social, il ne doit pas être détenu tout seul. Dans cet enclos, les animaux ont besoin d’un box pour dormir, d’objets à ronger, de fourrage grossier (tel du foin) et d’aliments contenant de la vitamine C (fruits).

Ils doivent aussi pouvoir grimper. Cette nouvelle législation n’a pas pour le moment fait baisser les cas de maltraitance. Au contraire. Depuis que les délits sur les animaux sont pris au sérieux, les cas de maltraitance sont plus souvent dénoncés.

A terme, ces chiffres baisseront, une grande partie des détenteurs se mettant en conformité avec les nouvelles lois.
Les animaux, une catégorie juridique à part
En 2002, l’initiative parlementaire intitulée «Les animaux dans l’ordre juridique suisse » a permis de modifier le droit suisse.

Les animaux ne sont plus désormais considérés dans la législation fédérale comme des choses, mais comme une catégorie à part.

Ce respect nouveau porté à l’animal trouve sa traduction dans un nouvel article (641a du code civil), qui prévoit qu’un animal ne pourra plus désormais être traité comme une chose que dans la mesure où il n’existe aucune disposition contraire.

Il est proposé un certain nombre de modifications du code civil touchant le droit successoral (art. 482 CC), le droit relatif aux choses trouvées (art. 720a CC), l’acquisition de la propriété et la possession d’un animal (art. 722, 728 et 934 CC), l’attribution judiciaire de la propriété ou de la possession d’un animal (art. 651a CC), ainsi que deux dispositions du code des obligations prévoyant, l’une, réparation pour les frais de traitement d’un animal blessé (art. 42 CO), et l’autre, la prise en compte de la valeur affective de l’animal lors de la fixation du dommage (art. 43CO).

Il est aussi prévu de modifier la liste des définitions légales dans le code pénal de manière à faire apparaître une distinction juridique entre l’animal et la chose (art. 110 CP). Enfin, il est prévu que les animaux soient insaisissables dans certains cas (art. 92 LP).

 

 

Colloque 28 janvier 2013

Questions Jacques-Gabriel Servière, directeur de recherche à l’INRA/AgroParisTech.
« Existe-t-il des alternatives à l’utilisation des primates en recherche et expérimentation ? Pourrait-on, par exemple, envisager l’utilisation d’avatars, d’animaux virtuels ? Enfin, quels sont les champs d’application dans lesquels il reste pertinent d’utiliser des primates ? »

Il est assez difficile de donner des réponses simples et univoques. Les domaines pour lesquels l’utilisation des primates reste incontournable sont tous ceux où nos questions de connaissance portent sur des fonctions spécifiques ou des systèmes de régulation de grandes fonctions.

Globalement, cela concerne toutes les recherches touchant à l’infection, la parasitologie, les neurosciences, le métabolisme et l’auto-immunité. Le recours aux primates concerne également l’efficacité et la sécurité des biothérapies, ainsi que le développement des interfaces cerveau-machine qui ne semble guère pouvoir être étudié autrement que chez les primates.

Il existe bien entendu des avatars pour certaines spécificités et structures de certains animaux (c’est le cas des rats Koken qui permettent l’apprentissage de la gestion vétérinaire de l’hémostase).

En revanche, la modélisation complète de l’organisme d’un primate, avec son histoire personnelle, parait encore lointaine, même si leurs promoteurs avancent que des résultats sont proches car ces annonces relèvent plus de raisons stratégiques de collecte des fonds de recherche.

De plus, de nouvelles voies de travail se sont ouvertes au cours des cinq dernières années.
C’est par exemple le cas de l’épigénétique ; un champ de travaux qui permet d’entrevoir que les 80% du génome, dont on ne connaît pas encore les fonctions, permettront certainement d’aborder les caractéristiques des individus.

Il est difficile d’étudier cela sur des espèces dont les séquences de différentiation sont trop éloignées de l’homme. Il est par exemple impossible de modéliser des gènes en réponse à un stress, et donc l’ensemble des réponses qui pourraient rendre compte du développement de certains traits de personnalité comportementale, si les distances entre l’espèce cible et ses modèles sont trop lointaines, les « vécus » émotionnels et cognitifs trop différents.

N’oublions pas, enfin, que l’histoire des connaissances s’avère souvent cyclique. Nous sommes dans une période qui présente des signes de régression de la raison, de la solidarité et des valeurs humanistes, au bénéfice de croyances et de l’émotionnel.

Gageons qu’il ne s’agisse pas de tendances éternelles et que la raison ré-émergera, ce qui pourrait annoncer qu’à moyen terme, la disparition de toute recherche sur les espèces animales (hors des primates) n’est peut être pas aussi évidente que certains semblent sincèrement le souhaiter.

C’est là sans doute un constat d’impuissance relative qui doit nous interroger sur les conceptions que nous nous forgeons de l’homme et des espèces animales.

 

 

Colloque 28 janvier 2013

Question à Bernard Vallat, directeur général de l’Organisation Mondiale de la Santé Animale (OIE)
« En quoi le végétarisme est-il une mauvaise chose pour l’environnement ? La production céréalière actuelle s’avèrera suffisante pour nourrir toute la planète si la part consacrée à nourrir le bétail n’a plus raison d’être.

Ne plus manger de viande permettrait de consacrer ces céréales aux hommes et de libérer de nouvelles terres pour faire pousser d’autres formes de protéines (potentiellement moins polluantes). »

Le végétarisme n’est pas une mauvaise chose pour l’environnement. Néanmoins, le rôle des animaux domestiques et sauvages est essentiel dans les écosystèmes, un rôle qui ne se résument pas à la simple production de protéines animales.

Un nombre de personnes, maintenant minoritaire dans le monde et vivant dans les pays développés, consomme manifestement trop de protéines animales et pourrait réduire raisonnablement leur consommation.

En revanche, des milliards d’individus pauvres manquent cruellement de protéines telles que celles issues du lait ou des œufs et, lorsque ces personnes passent massivement de la pauvreté à la classe moyenne (comme c’est actuellement le cas en Chine ou en Inde), la demande en protéines animales explose. Il sera donc pratiquement impossible de réduire les productions animales au niveau mondial.

Recommandons plutôt de développer la recherche scientifique pour éliminer les effets nocifs de la production animale sur l’environnement. On sait que c’est possible.